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Victoire Thierrée par Marion Zilio 

Entretien avec Victoire Thierrée pour le Salon Turbulences, mars 2019.

Marion Zilio : Nombreux sont les artistes qui, dans l’histoire de l’art, ont cherché à « représenter » la guerre, afin de dénoncer ses atrocités, de produire un devoir de mémoire ou encore d’en fictionnaliser des pans pour pallier au manque ou à la manipulation des archives. Ton approche me semble différente, au sens où justement tes œuvres ne représentent pas ni même ne présentent la guerre. Excepté le titre, il est parfois difficile d’établir un lien avec la guerre tant tes pièces ont les allures de sculptures minimalistes. Comment qualifierais-tu ta démarche ?

Victoire Thierrée : Je ne souhaite pas représenter littéralement la guerre. Ce n’est pas mon propos. À travers ma pratique artistique — sculpture, photographie et vidéo —, j’explore les liens existants entre la nature et la technologie, et plus particulièrement la manière dont l’homme s’approprie ces formes pour pallier à ses limites dans un contexte extrême de défense ou de survie. Je m’intéresse donc aux matériaux, machines et pratiques inspirés du génie de la nature et conçus pour la guerre. Mes pièces abordent les rapports de domination des hommes entre eux et de l’homme sur la nature.                
Didier Semin écrivait dans son texte intitulé Bikini Léopard : « Quand Picasso avait vu défiler, en 1918, les premières unités camouflées, il avait murmuré, pensant aux toiles cubistes de 1911-1912, ”et dire que c’est nous qui avons inventé ça !” Il n’avait pas tort. Peut-être est-il dans l’ordre des choses que le rêve des artistes devienne, pour un temps, la réalité des militaires, avant d’intégrer le bien commun de l’humanité ».

MZ : Pour réaliser tes œuvres, tu t’immerges dans des mondes cloisonnés, souvent masculins, voire violents ; tu as par exemple photographié des combats MMA (Corps à Corps), des bases militaires (Harfang, Air), ou des tenues en latex portées par des fétichistes (Rubber). C’est la raison pour laquelle, j’avais écrit un texte sur ton travail intitulé « L’impulsion caméléonesque », en 2016 (cf, article ci-contre). J’avais en tête cette faculté que tu as à t’immiscer dans des zones réservées aux seuls initiés. Ce principe d’adaptation se retrouve d’ailleurs dans le titre de certaines de tes séries d’œuvres : Don't get caught in the dark ; No place to hide… Dans quelles mesures l’infiltration fait partie de ta démarche ?

VT : Ce travail d’immersion me paraît nécessaire pour être au plus près de la « réalité » des problématiques militaires et industrielles actuelles. Tout a commencé en 2012, lorsque je réalisais des recherches sur le F 117 — le premier avion furtif de l’armée américaine développé en 1980 — dans la bibliothèque du Musée de l’Air et de L’Espace du Bourget. La découverte de cet avion, à l’aspect futuriste et indétectable par les radars de l’époque, fut un choc et le début d’une curiosité qui me mena dans l’Ohio, où se trouve le seul exemplaire visible de l’avion, que j’ai pu photographier (Black Daimon, 2013).

Depuis 8 ans, je me rends dans les salons mondiaux d’armements, dans les bases militaires, chez les industriels (Safran Airbus, Thales, Groupe Marck…), à des conférences à l’École Militaire ou encore l’École de Guerre qui présentent et contribuent à l’évolution permanente de ce milieu. La « matière » militaire propose une relecture constante de notre rapport au monde ; elle crée de nouvelles temporalités, gestes et manières de voir ou, inversement, des champs aveugles, camouflés ou cryptés. L’idée du camouflage est omniprésente dans ma démarche que tu nommes « infiltration ». Mes œuvres abordent mes œuvres abordent de manière plus ou moins frontale la notion de stratégie de survie et d’adaptation. L’univers de la guerre s’inspire de la nature par bio-mimétisme et développe un langage poétique à travers sa violence, ses failles et son esthétique. Pour l’approcher, l’étudier et le comprendre j’ai dû me diluer dedans. 

MZ : Tu parviens à accéder à des technologies souvent interdites ou méconnues du grand public, tels qu’une visée infrarouge IL (Intensificatrice de Lumière) ou des fils de céramique utilisés dans l’aéronautique militaire et aérospatiale pour réaliser des tuyères de navettes et des missiles nucléaires. À chaque fois, il y a un détournement de la fonction initiale : pour les photographies IL, tu soulèves les fantasmes populaires liés à une technologie militaire, pour la série Black Tail, tu fais de la matière une extension semi-organique. Peux-tu revenir sur ces œuvres et leurs logiques de bifurcation ?

VT : Les photographies intitulées IL de la série Dont Get Caught In The Dark (2016) ont été réalisées avec une caméra à visée infrarouge qui intensifie les particules de lumières présentes dans l’air. Je souhaitais depuis longtemps réaliser une série de photographies qui symboliserait cette ambition propre aux militaires à étendre leurs limites physiques et sensorielles. L’utilisation de cette caméra infra rouge (IL) — considérée comme une arme de catégorie II — s’est rapidement imposée en raison de son esthétique très particulière, reconnaissable entre toute grâce à sa couleur vert fluo. Ce matériel donne une supériorité physique à la personne qui l’endosse. La série de photographies IL aborde l’esthétique propre à certaines technologies militaires avancées souvent inspirée par le mimétisme présent dans la nature : la vison des félins la nuit. Mon film UFO (Unidentified Flying Object) (2016) réalisé avec cette camera militaire est aussi un clin d’œil à l’histoire - souvent rocambolesque - du développement de ce genre de technologies. La Zone de test 51 de l’US AIR Force située dans le Nevada, abrite les expériences secrètes menées par l’armée de l’Air américaine et alimentent, encore aujourd’hui, de nombreuses histoires, notamment sur les OVNI. C’est sur cette base que les américains testent des prototypes d’avions inconnus du grand public et qu’il ne connaitra probablement jamais. La présence au milieu du désert de ces technologies militaires avancées et de ces histoires surnaturelles parlent de cette volonté qu’à l’homme - avec la création de ces machines - de dépasser ses limites naturelles et spatiales.

Les sculptures de la série Black Tail (2017 -  ), sont, elles, composées de fils de céramique provenant de Safran Ceramics. Ce sont mes premières sculptures composées d’une matière première directement issue de l’industrie aéronautique militaire et spatiale. À la fois organiques et minéraux, les fils de céramique s’avèrent être paradoxalement souples et coupants. Les Black Tail abordent la dualité présente dans ce type de matériau à travers son aspect attirant et dangereux.

MZ : Ta démarche s’articule autour de stratégies de défense et d’offensive où, plutôt que de glorifier les méthodes et des techniques de pointe, tu vises le talon d’Achille de machines supposées indestructibles, ainsi qu’en témoignent tes photographies Air ou Golden Jaguar. Pourrait-on dire que tu cherches à sortir de la guerre par la guerre, en retournant les stratégies militaires contre elles-mêmes ?

Je m’intéresse en effet aux limites humaines, matérielles, formelles ou stratégiques… Elles sont mes points d’entrées pour déplacer le rapport de l’homme à ses propres possibilités dans un contexte donné. En restant en lien avec la réalité de ce monde fermé, les œuvres opèrent ainsi un décalage. Les chars et les véhicules camouflés de la vidéo Form Follows Function (2014) paraissent en ce sens irréel comme issus d’un jeu vidéo. Ici, la bifurcation se fait par le cadrage imposé par les constructeurs dans le salon d’armement. Pour la vidéo Birds of Prey (2018), les oiseaux de chasse présents dans la fauconnerie de la base militaire, afin de chasser et ainsi protéger les avions des fréquentes « collisions aviaires », semblent bien fragiles - voir disproportionnés - en comparaison à la machinerie militaire. Je m’intéresse à la cohabitation des militaires avec la nature qui les entoure : la voix off, la capitaine Michael J., révèle les limites humaines et techniques de ce monde qui nous paraît si maîtrisé.

MZ : Plusieurs de tes œuvres fonctionnent comme des synecdoques : la partie évoque le tout. Je pense par exemple à ta série Nose ou encore la sculpture Looking for answers. Comment expliques-tu cela ? Peux-tu revenir sur ces pièces et nous préciser leur genèse ?

VT : Oui c’est vrai, je me concentre souvent sur des détails, des couleurs, des matières que j’isole de la chose ou de la situation par laquelle je l’ai découvert.

La série de sculptures Nose (2014 -  ) s’inspire du premier avion furtif de l’armée américaine, le F 117  Night Hawk créé pour l’Us Air Force dans les années 1980. Virilio écrivit, à propos de cet avion, « Le F117 n’est pas un matériel de guerre comme les autres : moins véloce, moins manœuvrant (…) il représente pourtant une innovation inouïe dans le duel de l’arme et de la cuirasse, puisque la nécessité de sa disparition électromagnétique l’emporte sur ses capacités destructrices et même sur sa mobilité ». Cet avion symbolise une nouvelle manière d’appréhender la guerre et le champ de bataille par son vol solitaire, indétectable aux radars, sans radio, en vision nocturne uniquement. Les Nose (2014 -  ) s’inspirent des proportions exactes du nez de cet avion, mais s’en éloignent, avec le temps, au profit de formes plus épurées, minimalistes et autonomes. Stealth Nose (2018), réalisée en acier poli, la dernière en date, ne conserve que très peu de détail — un angle, une longueur —, seuls indices de sa relation avec son passé militaire.

MZ : L’industrie de la défense est l’une des plus performantes, mais aussi l’une des plus lucratives et prospères. Un jour, tu m’as emmené visiter le salon mondial de Défense et de Sécurité terrestres et aéroterrestres, Eurosatory, qui se tient tous les deux ans au Bourget. Dans les allées de la foire, on croise des stands à la moquette rose fluo dans lesquels sont présentées de belles vitrines contenant des grenades toutes aussi colorées, mais également des armes de tous calibres, des drones, des tanks, des latrines… bref, tout ce qui permet la logistique et la maintenance des armées à travers le monde. C’est un lieu « merveilleux », pour qui souhaite avoir une idée des dernières avancées scientifiques et techniques, mais aussi parfaitement sinistre et cynique. Dans ta vidéo Form Follows Function, l’on suit les formes et contre-formes d’un engin d’acier, avec son camouflage à l’extérieur et ses couleurs chatoyantes à l’intérieur, de même lors de ta dernière visite en 2018, tu as photographié l’intérieur d’un blindé, VAB. Peux-tu nous expliquer ton approche ?

VT : La vidéo Form Follow Function a été réalisée lors de ma deuxième visite au Salon Mondiale de l’Armement en 2014. L’organisateur du salon m’avait refusé l’accès pour filmer en dehors des horaires d’ouvertures au public. J’ai donc tourné le matin du premier jour — le plus important du salon —, en demandant l’autorisation de filmer à chaque stand. La camera est montée sur un bras qui fluidifie les mouvements circulaires autour des différents véhicules. Les plans sont le résultat des multiples contraintes imposées par les constructeurs, je n’avais par exemple pas le droit de filmer les pneus, l’intérieur ou le dessous des blindés…

Form Follows Fonction est le fruit d’une réflexion menée dans la lignée de mon mémoire sur La peinture et le camouflage dans l’aéronautique militaire de 1914 à nos jours, réalisé aux Beaux-Arts de Paris, en 2013. Elle vise à pointer les caractéristiques esthétiques utilisées par l’armée dans le choix des formes, des matières ou des couleurs de ces véhicules, et aborde les problématiques tant symboliques que morales soulevées par les guerres actuelles. Le mouvement circulaire ininterrompu augmente l’effet de déréalisation de ces objets qui paraissent issus d’une réalité lointaine.

En juin 2018, je suis retournée dans ce salon d’armement pendant les journées de montage pour photographier des intérieurs de véhicules blindés, VAB (Véhicule de l’Avant Blindé). Cet habitacle blindé a une apparence de vaisseau spatial tout droit sorti de 2001 L’Odyssée de l’Espace, alors qu’il est sensé avoir été construit pour évoluer dans des situations extrêmes, à savoir les premières lignes des conflits actuels. Je me suis intéressée à la couleur - très marquée - qui a été choisie pour recourir l’intérieur de ce véhicule. La teinte nommée « jaune-vert pâle » par les industriels militaires a été développée spécialement pour ce genre d’engin. Elle a une fonction « anti-stress » et permettrait également de détecter plus rapidement la présence du sang. Cette attention du constructeur pour l’état psychologique des troupes confinées dans cet appareil blindé paraît dérisoire face à l’ampleur et la violence générée par la guerre.

Dans la continuité de mon travail, je réalise actuellement des recherches sur le mouvement E.A.T. (Experiments in Art & Technology), dans le cadre d’un post-diplôme ARP aux Beaux-Arts de Paris, sur les projets et œuvres nées des collaborations entre artistes et ingénieurs.


Victoire Thierrée © Arnaud Lajeunie

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© Arnaud Lajeunie


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