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Yusuké Y. Offhause par Vanessa Morisset 

YUSUKÉ Y. OFFHAUSE, fragments de Self-portrait or concerved body, 2016

La première fois que j’ai vu Yusuké « en chair et en os » – je précise car, lors d’échanges par mails, il m’avait envoyé une photo d’un autoportrait qu’il venait de réaliser en pain, si bien que, oui, je l’avais déjà vu, mais en pain- c’était sur l’une des banquettes rouges du café Chez Georges, sur la mezzanine du Centre Pompidou. On peut y rester des heures sans être dérangé ce qui en fait l’endroit idéal pour réaliser un entretien. C’était le 10 octobre 2018, notre conversation a commencé ainsi :

VM : Dans ton travail, un thème revient fréquemment, celui de la mémoire, que tu traduis par des distorsions dans la matière, souvent la céramique. Est-ce que le fait de vivre très loin de la ville où tu as grandi, puisque tu as vécu à Paris, maintenant tu es à Genève, alors que tu as passé ton enfance à Tokyo, t’a conduit à t’intéresser au fonctionnement de la mémoire dans ton travail artistique ?

YYO : Hummmm, c’est une bonne question ! Cela fait maintenant une quinzaine d’années que je vis en Europe loin du Japon, mais, concernant la mémoire, j’ai commencé à m’y intéresser à l’occasion d’une série démarrée en 2012, que je continue encore aujourd’hui. Elle consiste en de petites maquettes de bâtiments touristiques, au format de cartes postales, que je réalise en modelage ou en céramique, parfois en verre…  Je fonctionne par métonymie en utilisant un matériau le plus proche possible de celui du bâtiment. Ce sont toujours des lieux où je suis allé que je reproduis de mémoire, en trois dimensions car, me semble-t-il, lorsqu’on visite un bâtiment, une architecture, le corps devient le module à partir duquel on mesure les espaces traversés. A partir de là, dans la mémoire se forme une spatialisation de l’intérieur et de l’extérieur du lieu.

VM : Et c’est donc cela que tu donnes à voir avec ces sculptures, ce qu’il reste dans ta mémoire ?

YYO : Oui d’autant plus que, depuis quelques temps, lorsque je voyage, je ne prends plus de photos. Au départ, quand je visitais des lieux sans savoir que j’allais les reproduire en sculptures, je les photographiais, comme n’importe quel touriste. Puis, je me suis rendu compte que ma mémoire était construite par mes photos et non plus vraiment par ce que j’avais vu. Maintenant, avec ce projet, j’ai l’impression d’être plus connecté au monde, au réel, je me concentre plus pour conserver en mémoire un maximum de détail.

Asobiba Reactivated Memories (détail), dans l'exposition Kodomo no Kuni - Replay, FRAC Grand Large - Hauts de France, photo: Vanessa Morisset

VM : Tu les réalises longtemps après avoir visité les lieux ?

YYO : Parfois, cela peut aller jusqu’à peut-être trois ou quatre ans après. J’aime laisser reposer le souvenir. Dans tout mon travail il y a la notion d’imperfection car elle est la source de l’originalité. Ici, les sculptures parlent de l’imperfection de la mémoire visuelle, de la perte et la déformation. Je cherche à voir l’était de dégradation de ma mémoire. Si on compare les sculptures avec les bâtiments, souvent elles ne se ressemblent plus. Même la Sagrada familia, que tout le monde reconnait tant elle est iconique, en réalité a plus de tours et est beaucoup moins simple que cela. Pour répondre à ta question de départ, c’est cet ensemble qui est à l’origine de mon travail sur la mémoire.

VM : Ensuite il y eu la pièce que tu as réalisée pour l’exposition Kodomo No Kuni – Mémoire et enfance au Japon de Vincent Romagny à la Maréchalerie de Versailles en 2018 (et qui a été achetée par le FRAC Grand Large Hauts-de-France), dont le point de départ est le souvenir des aires de jeux de ton enfance. Le principe est le même, aboutissant à un ensemble d’une vingtaine de petites sculptures en céramique d’après mémoire, mais avec un décalage temporel nettement plus important. Est-ce que cela conduit à de plus grandes déformations dans la forme des sculptures ?

YYO : Comme cela remonte à des souvenirs d’enfance, les proportions ne sont jamais justes. Quand on est petit, tout semble plus grand, ce qui fait que le souvenir que j’en garde est souvent exagéré. Les maquettes en céramique des aires de jeux sont donc simplifiées dans leurs formes mais aussi d’une certaine manière, monumentalisées, plus colorées, même si je me souviens aussi d’aires de jeux abimées, sales, avec de la peinture qui s’écaille, ce que j’ai essayé de traduire en céramique par mes expérimentations. Mais surtout, la grande différence est qu’avec les reproductions d’architecture je partais de ma mémoire privée tout en touchant à la mémoire collective. Avec les céramiques présentées à la Maréchalerie puis au FRAC de Dunkerque, je me suis concentré sur des objets relevant uniquement de ma mémoire personnelle. Mais j’ai pu remarquer que les visiteurs comparaient mes sculptures avec leurs propres souvenirs d’aires de jeux et j’ai été très ému de constater qu’autant de personnes s’y reconnaissent malgré tout.


Victoire Thierrée © Arnaud Lajeunie

Yusuké Y. Offhause


œuvres


Œuvres de Yusuké Y. Offhause sélectionnées par Vanessa Morisset 

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