Harold Guérin

Harold Guérin par Isabelle de Maison Rouge

Infusion du corps dans le paysage (1)

La question du paysage et du rapport de l’homme à l’espace qui l’environne traverse le travail d’Harold Guérin de part en part. Par cette démarche il s’inscrit dans la poursuite de l’Histoire de l’art qui dès ses débuts exprime les liens qu’entretient l’être humain avec la nature. Le paysage a d’abord servi d'environnement narratif, symbolique ou ornemental aux artistes. Mais depuis les années 60 toute description du monde n’implique plus seulement la notion de copie du réel. L’artiste dorénavant, à l’aide d’investigations, de mise en scène et de récits amène à penser et réfléchir sur les territoires naturels comme artificiels qui nous entourent et dans lesquels nous trouvons place. En cela, bien loin d’être le seul lieu d’une « représentation du monde », l’art peut revendiquer des capacités  singulières pour questionner et investiguer les modifications internes du paysage et les mutations que l’homme lui fait subir à partir de l'Anthropocène*.

Engagé dans une démarche d’explorateur, d’observateur, de chercheur qui n’est pas dénué de sens critique, Harold Guérin s’empare  des problématiques géographiques pour comprendre le monde et agir sur lui. Il prend connaissance avec le terrain qui devient son objet d’étude et part, accompagné de son appareil photo. Il va photographier à la chambre ce qui lui permet de travailler à un autre rythme, prendre le temps de la réflexion, de la contemplation et de l’indécision… Dans une  manière de décroissance photographique, il assume le plaisir de la lenteur.

L’apprentissage de la temporisation, il l’acquiert également dans son contact avec le paysage et sa marche à l’intérieur de son étendue qui n’a rien d’un geste anodin. Ce qui intéresse l’artiste est de perturber la trajectoire du regard et la perception qui en découle. Ainsi dans Percée, il nous offre une véritable perforation du paysage creusant une perspective dans ce sentier de montage tout à fait différente de ce qui existe sur le site, comme un vortex qui aspire la vue. Focus offre au spectateur d’assimiler visuellement un objectif d’appareil photo à une carotte géologique. Avec son installation To dig, dug, dug sous une apparente plaisanterie, l’artiste nous invite à creuser, au sens propre, tel un foreur une cavité ou un trou pour je ne sais quel usage mais aussi au sens figuré à nous creuser les méninges, à réfléchir intensément. Avec sa série de dessins sur papier, il incruste à même le support de la terre de différentes provenances créant ces strates de niveaux variées et jouant ainsi sur les repères spatiaux comme historiques. Harold Guérin par ses installations fait se superposer ainsi travail photographique et vision géologique.

Silence Exposure évoque également une réflexion sur la mutation du paysage et notamment les grandes zones vides éloignées de toute habitation et où la pollution lumineuse comme sonore est moindre. Dans le paysage rural et nocturne, Harold Guérin va étirer le temps à l’infini afin d’en bouleverser les perceptions. Ainsi dans cette série il enregistre le déplacement de la lune durant toute une nuit dans un paysage totalement isolé et quasi silencieux, toutefois il interrompt la prise de vue chaque fois que se fait entendre un bruit polluant. Le résultat qui s’enregistre pendant une nuit entière et ne produit pourtant qu’une seule photographie, donne une vision syncopée du déplacement de l’astre qui dessine un étrange message morse dans l’espace noir profond du ciel nocturne. Les noirs dans la trajectoire lumineuse rendent visible l’irruption du son (de moteur de voiture ou d'avion de ligne) dans le silence qu’ils percent et perturbent en venant hacher la courbe qui apparaît visuellement interrompue.

Le temps, sa durée et son inscription sur l’espace sont les filigranes qui nous permettent de nous repérer dans l’œuvre d’Harold Guérin et lui confèrent la fonction de métadonnées.

Isabelle de Maison Rouge

* l'Anthropocène est un terme de géologie proposé pour caractériser l'époque de l'histoire de la Terre qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l'écosystème terrestre.

(1) Ce titre se réfère à l’ouvrage de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion 2011

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